Comment renforcer naturellement ses enduits terre : Argiles et biopolymères

Gautier A.

Châbons, Isère (38)

Pourquoi la majorité des personnes ne sont pas prêtes à faire enduire les murs de leur maison à la terre ?

 
Les réponses sont variées mais certaines sont clairement plus récurrentes que d’autres : « ce n’est pas solide », « ce n’est pas durable », « On est au 21ème siècle », « vade retro hippie terreux !», etc ...

 
Tu as souri ?  C’est que tu as déjà été confronté à ces objections.

Tu n’as pas souri ? Il n'est jamais trop tard pour s'y mettre :) D'ailleurs cet article t'y aidera :)


Au fait, on se tutoie, non !!? :)

 

 

LES ENDUITS EN TERRE SONT FRAGILES

 
Correct ! Les enduits en terre sont moins solides que les enduits à la chaux, qui sont eux-mêmes plus friables que les enduits au ciment.

Par contre, les enduits en terre ont des propriétés qui rendent secrètement jaloux ses cousins au ciment et à la chaux.

 
Les qualités dont je parle sont par exemple :

- la capacité à laisser migrer la vapeur d’eau (la perspirance), cela évite bien des pathologies des murs

- la régulation de l’hygrométrie à l’intérieur des bâtiments qui les accueillent, améliorant par la même le confort thermique

- une disponibilité arrogante sur presque tous les terrains, donc moins de transport

- un bilan carbone quasi nul car la terre n’est pas cuite comme ses consoeurs bodybuildeuses

- une corrosivité négative (= curative :)), donc pas de risques sanitaires

- une recyclabilité totale et j’en passe ...

- [fill up the blanks] :p

 


Bref, de très solides qualités à l’heure du virage écologique mais un corps encore trop instable !

C’est vrai que la résistance est un facteur de taille, s’en passer c’est comme avoir une voiture qui ne roule pas plus vite qu’un vélo : c’est beaucoup d’efforts pour rien !

 
Par contre, rien n’empêche de se demander à quel degré de résistance on est tenu puisqu’avoir une voiture de course quand on habite en centre ville, cela ne fait pas forcément gagner du temps (sans parler des relations de voisinage !).

Ce que je veux dire par là c’est qu’il y a un juste milieu à trouver entre des performances que l’on peut obtenir et des performances dont on a réellement besoin.

 
Il suffirait alors de pouvoir offrir à la terre juste ce qu’il faut de résistance pour profiter plus largement de ses qualités incroyables.

Et bonne nouvelle : on sait faire !:D

 

 

 

ON SAIT FAIRE DU DURABLE EN TERRE !

 
Le filtre du temps est le plus puissant gage de fiabilité et il ne t’aura pas échappé que l’humanité vit depuis des millénaires dans des habitations en terre.

Peut-être sais-tu aussi qu’aujourd’hui encore, 20 % des biens inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO sont en terre et sont encore debout.

Pas que chez les sauvages d’ailleurs, Lyon est en partie bâtie en terre, c’est également le cas de 75 % de l’Isère et de plus d’un million d’habitations en France !

Conclusion : il est possible de construire durable avec un matériau 100 % recyclable !

 


Pour cela, il faut user de combines ancestrales, souvent très simples et remises au goût du jour par des recherches récentes et fort passionnantes. C’est sur ces recherches que je vais me pencher dans la suite de cet l’article.

 

 

AUGMENTER LA RÉSISTANCE DE L’ENDUIT EN TERRE

 
Pour augmenter la solidité d’un enduit en terre on peut avoir recours à plusieurs techniques.

La première consiste à fibrer le mélange d’argile et de sable que l’on emploie. Cela peut se faire avec des fibres végétales (paille de céréales, fillasse de lin ou de chanvre) , animales (crin de cheval, poils de porc) ou synthétiques (à éviter). Le fibrage permet d’éviter les fissurations et d’augmenter la résistance aux mouvements - tout particulièrement à la traction - du matériau.

 


Une autre technique est de protéger l’enduit terre avec une couche d’enduit plus résistant et aux qualités compatibles. Je pense bien sûr à la chaux (dans la technique du colombage, par exemple). Pas de surprise, pour les puristes on altère le bilan carbone. Cependant, il faut savoir s’adapter au contexte et accepter, selon le micro-climat, des mesures adaptées s’imposent pour certaines façades particulièrement exposées.

 


La dernière technique dans laquelle je vais plonger plus en détail est celle de la biopolymérisation.

 

 

 
LA BIOPOLYMERISATION

 
Les polymères sont des macromolécules (grosse molécule) constituées par une chaîne d’autres éléments (du grec polus : plusieurs, et meros : partie )

Les biopolymères, sont des polymères d’origine naturelle et non synthétique.

 


Dans un enduit à l’argile pure, ce qui maintient les plaquettes d’argile entres elles c’est l’eau qui s’y intercale. Voui voui, le vrai liant de l’argile, c’est l’eau !

Avec l’ajout de bio polymères une glue est apportée au mélange. Cette glue naturelle permet de lier plus intensément les plaquettes d’argile et prévient des dommages du temps en augmentant sa solidité après la prise.

 


Mais les biopolymèrisations ne jouent pas que sur la solidité et la résistance à l’abrasion de l’enduit en terre, certaines lui confère une résistance supérieure à l’eau, d’autres une meilleure cohésion au support, d’autres encore la rendent plus plastique donc plus facile à mettre en œuvre.

 


Ah oui ! Je dis les biopolymérisations car il y a plusieurs manières de biopolymériser un enduit. Selon l’origine des substances que l’on emploie et selon la nature de la terre, les effets seront variables. Cependant, dans l’ensemble, on obtiendra toujours un effet stabilisateur.

Les biopolymères sont des stabilisants de la terre !

 

 


COMMENT BIOPOLYMERISE-T-ON ?


Il existe des biopolymères de différentes origines que l’on peut diviser en 4 grandes familles :

- Les polysaccharides (plusieurs molécules de saccharose : sucre ) : cellulose, amidon, gommes naturelles, ...

- Les lipides (graisse) : huiles, cires, …

- Les protéines : caséine, albumine, collagène, …

- et les autres : résines, tanins, ...

 
« Très bien, me diras-tu, et maintenant je prends ma pince à épiler et mon microscope pour faire un stock de macromolécule ??? »

 


Pas du tout ! Inutile non plus de piller le droguiste de ta ville. En vrai, cela fait des milliers d’années que ces pratiques sont employées dans le monde entier.

Ne t’es-tu jamais demandé pourquoi les cases au Burkina Fasso sont enduites de terre mélangée à de la bouse de vache ? Penses-tu que ce soit pour bizuter les conscrits ?

En fait, ce que ces constructeurs vernaculaires ont réalisé, c’est que les herbes broutées par leurs bovins, libèrent de la cellulose durant la digestion de l’animal. Cette cellulose est ainsi récupérée sous forme de bouses. Ajoutons à cela que cette « purée » de cellulose apporte également les nombreuses fibres (herbes en partie décomposée) si utiles et dont j’ai parlé plus haut.

Un autre exemple stupéfiant de la résistance de la terre amendée de cellulose est la termitière. Comment expliquer que ces monticules de terre parfois gigantesques puissent résister aux pluies et aux orages sans aucune forme de protection. Ici encore, la réponse se trouve dans le circuit digestif de ces dernières. En décomposant la lignine des bois et autres fibres dont elles se nourrissent, les termites produisent de la cellulose qui, mélangée à la terre de leur construction, permet une quasi imperméabilité des plaquettes d’argiles. C’est juste incroyable !

Jetons maintenant un œil sur ces grandes familles de polymères.

 


Les polysaccharides :

Je viens de donner des exemples de biopolymérisation à la cellulose de source animale. Mais on peut arriver à reproduire des résultats identiques même si l’on est végétalien. Il suffit de laisser macérer et fermenter des pailles ou des balles de céréales dans de l’eau à température ambiante. On peut aussi incorporer de la ouate de cellulose ou du papier journal à son enduit et laisser l’ensemble macérer quelques jours (attention à la pollution au plomb avec l’encre des journaux!).

Pour ce qui est de l’amidon, on le récupère en faisant bouillir de la farine de blé. Le gluten de la pomme de terre ou l’eau de cuisson du riz sont aussi très riches en amidon.

On retrouve également des polysaccharides dans le mucilage des graines de lin, la chair de cactus ou en cuisant certaines algues.

 


Les lipides :

Les huiles apportent principalement de la souplesse à un enduit et permettent une application plus agréable. L’huile de lin est appropriée pour faire ses premiers tests et pour ceux qui pètent bucoliquement dans la soie, le beurre de karité est un premier choix ! :)

 


Les protéines :

La caséine est une protéine du lait, elle se retrouve en grande concentration dans le fromage blanc 0 % (non, sérieusement, le 0 % et pas un autre !). Elle crée une colle très couramment utilisée en France il y a quelques décennies. L’albumine, elle, est constituante du blanc d’œuf.

En gros tout ce qui est visqueux peut éventuellement faire l’affaire.

 


Les autres :

Je ne rentre pas dans le détail des tanins car c’est un peu complexe mais on imagine bien qu’un peu de résine peut permettre une forte cohésion des argiles entre elles. Malheureusement, cela se fera forcément au détriment de la perspirance.

 


>>>> Ces recettes dans le détails : 30 RECETTES POUR STABILISER TES ENDUITS TERRE ?

 

 


LES INCONVÉNIENTS DE LA BIOPOLYMÉRISATION

 
Comme toujours on ne peut prétendre au beurre, à l’argent du beurre et au… sourire de la crémière.

Voyons donc le revers de la médaille de ces pratiques.

 


Le frein à la réversibilité :

Une biopolymérisation ne préservera pas toutes les qualités de notre enduit terre. C’est pour cela que je la préconise pour la couche d’enduit de finition, en peinture, ou par aspersion. Ne pas l’appliquer à toute la masse de terre a aussi l’avantage de limiter les manipulations inutiles.

Comme je l’ai déjà dit plus haut, un enduit terre biopolymèrisé ne gardera plus exactement les mêmes caractéristiques qu’une terre neutre. On a vu tous les avantages des enduits terre dans le premier paragraphe mais une grande qualité de la terre que je n’ai pas citée est sa perpétuelle malléabilité. Il suffit de remouiller un mur en terre pour y faire des retouches qui redeviendront invisibles une fois le reprise séchée.

Cette grande qualité sera beaucoup moins valorisable avec une surface biopolymérisée. Cela, très justement car en augmentant sa résistance on lui a fait perdre de sa réversibilité.

 


L’odeur parfois désagréable :

Un bac d’enduit qui a fermenté à la paille durant deux semaines c’est pas une promenade au bord du lac. Si chacun a sa sensibilité sur le sujet, je sais que certains clients ne sont pas prêts à vivre cette aventure. Même si en séchant l’odeur disparaît complètement.

 


La réduction de la perspirance :

Une surface biopolymérisée peut perdre une bonne partie de ses qualités perspirantes. Rien à voir avec le ciment bien sûr mais c’est un facteur à prendre en compte. Principalement lorsqu’un enduit terre fortement biopolymérisé est appliqué sur une surface en terre non biopolymérisée. En effet, si il y a migration d’humidité et qu’une épaisseur fait barrage, on court des risques de décollement et de cisaillement. Pour bien suivre les règles professionnelles sur le sujet il faudra absolument respecter un Sd inférieur ou égale à 1 mètre. Évidemment, cela n’est pas facilement mesurable avec ce matériau « hors-normes ».

 


Si des curieux sont intéressés par les méthodes de test de perspirance, je leur donne rendez-vous dans les commentaires.

 


Pour l’heure, je tire ma révérence en rendant les honneurs à qui de droit.

Merci donc à:

Aurélie Vissac, amàco, Grands Ateliers

Ann Bourgès, LRMH - CRC USR 3224

David Gandreau, AE&CC-CRAterre-ENSAG, ComUE UGA

Romain Anger, amàco, Grands Ateliers, AE&CC-CRAterre-ENSAG, ComUE UGA

Laetitia Fontaine, AE&CC-CRAterre-ENSAG, ComUE UGA

 


pour leurs ouvrages sur le sujet et desquels je me suis grandement inspiré pour écrire cet article.

J’espère ainsi avoir aussi apporté ma pierre à l’édifice.

 

Si tu souhaites me suivre et continuer de me lire, tu peux me retrouver sur mon blog.

 

Au plaisir !